Reconstitution d'un Repas des Humanistes du XVI dans la Maison d'Erasme

October 15, 2004

Erasme a vécu durant quelques mois (entre le 31 mai 1523 et le 28 octobre de la même année)  à Anderlecht (Bruxelles), où il organise des somptueux "festins en paroles",  décrits dans  ses fameux Colloques (Convivia , parus en 1518)  et au cours desquels le philosophe s¹ intéresse davantage aux nourritures spirituelles que terrestres.

 

 

Ce n¹est pas le cas de son confrère aîné Bartolomeo Sacchi, dit Platina, "préfet" de la bibliothèque vaticane.  De honesta voluptate et valetudine, l¹ouvrage que ce dernier rédige quelques décennies plus tôt  dans le plus pur esprit  humaniste,  contient  des dizaines de recettes culinaires. Elles sont pour l'essentiel empruntées au Libro de arte coquinaria  de maestro Martino, chef de cuisine du patriarche d'Aquilée; Platina l'aurait même aidé à  rédiger son livre.  Platina  assortit en outre ses recettes de nombreux préceptes diététiques. De honesta voluptate est par ailleurs le premier livre de bouche imprimé (en 1473-5 à Rome). Il  fait ensuite l¹objet d'innombrables réimpressions  dans toute l¹Europe (à Venise, à Louvain, à Strasbourg, à Cologne, à Paris, à Bâle, où Erasme meurt en 1536) et  est  traduit dans différentes langues
vernaculaires: italien, français, allemand.
Erasme  qui a voyagé à travers tous les pays ayant  diffusé l'oeuvre de  son illustre prédécesseur italien ne pouvait  donc pas l'ignorer.

Le philosophe hollandais a  non seulement séjourné en France, en Angleterre, en Allemagne,
mais aussi en Italie.  C¹est   sans doute  là qu'il s¹est familiarisé  avec
la  très raffinée "cuisine des humanistes".

 

 

 

Le regretté professeur Jean-Louis Fandrin, fondateur de la gastronomie historique à l¹Université de Paris VIII,  vouait  un véritable culte à Platina. Il a même utilisé son nom francisé (Platine) comme pseudonyme pour,comme l'écrit  le grand historien,   livrer plus librement ses pensées à ses
lecteurs, sans être tenu par l¹objectivité rigoureuse à laquelle le contraint sa profession. Les  méditations gastronomiques de Jean-Louis Flandrin  (aliter pseudo-Platine) ont d¹abord paru dans la revue L¹histoire et ensuite dans une monographie intitulée Chronique de Platine  éditée à Paris en 1992 (sous la véritable identité du savant français).

 


Source bibliographique


La principale source  des recettes provient de la version française de  De honesta voluptate,  élaborée sous la direction de  Didier Cristol, prieur de Saint-Maurice près de Montpellier, et intitulée Le livre de honneste volupté et santé (dit aussi Platine en francoys, editio princeps,  Lyon,  1505, réédité jusqu¹en 1588);  Jean-Louis Flandrin en  a transposé des extraits en français moderne dans sa Chronique citée. Une réimpression vient de sortir sous le titre de Platine en françois (Orthez,  2003) avec une préface posthume rédigée par  Jean-Louis Flandrin
et   complétée par son disciple   Silvano Serventi.
Comme le relève Flandrin, l¹humaniste italien précise dans l¹introduction: ³ ce dont je parle, c¹est de la volupté à quoi tend la nature humaine, qui est tempérance et mesure². Plus loin, le "préfet" de la bibliothèque vaticane
ajoute: " 'ai fait ce petit livre pour l¹honnête homme soucieux de sa santé et d¹hygiène alimentaire². Rien n¹aurait d¹avantage pu faire plaisir à Erasme mû par les mêmes préccupations1 . Le Platine en françois se distingue de la version originale par un traitement plus détaillé de la diététique. Parfois une préparation est ajoutée (la fromentée) et une autre supprimée (luganiche = une variété de saucisse sans doute trop  italianissime pour Didier Cristol). Le chapitre des sauces est par ailleurs quintuplé. En effet, les Français en sont plus friands que les Italiens qui  préfèrent  arroser les mets d¹un filet de jus d¹agrumes.

 

1/11

 

La table, affirme Platine  (p. 12),  est semée de fleurs et  des brûle-parfums distillent des  essences odorantes. Le sol est recouvert de verdures. 
Les nappes et les serviettes sont blanches.
On y place  le  sel (dans des salières qui sont souvent en pain) et le pain (petits pains ronds individuels). La vaisselle comprend:  tranchoirs (individuels en pain), écuelles (pour aliments  liquides et semi-liquides: une pour deux), plats de service  en étain, céramique (cf. majolique) voire argent,  aiguières, pichets et gobelets ou verres.

Erasme précise pour sa part que chaque convive dispose d¹un couteau, dont il se sert pour saisir les aliments solides et pour couper la viande (mais surtout pas comme cure-dents). Le mangeur dépose ce qu¹il prend sur son tranchoir. La cuillère qui permet de manger les liquides passe de main en main et de bouche en bouche et doit donc être soigneusement essuyée après chaque usage (coutume  difficile à respecter dans notre univers individualiste, hyper- hygiénisé et stérilisé...).

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